Fédération PCF 47 du Lot-et-Garonne

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« Le changement de la société : c’est l'affaire du peuple et des individus libres qui le composent »

Tout d’abord je tenais à vous remercier pour votre présence nombreuse,  ce soir.

Je sais que la période estivale, celle des vacances, a éloigné de nombreux lot-et-garonnais du département.

Merci d’avoir répondu à l’invitation du journal Le Travailleur de Lot-et-Garonne et des jeunes communistes.

Nous voici réunis, ce jeudi 31 juillet 2014,  100 ans jour pour jour après l’assassinat de Jean Jaurès, alors député du Tarn et directeur de l’Humanité.

 

Réunis sur cette avenue qui porte son nom pour évoquer sa mémoire et lui rendre hommage.

Si nous célébrons ainsi sa mémoire, ce n'est pas parce qu'il serait une sorte de gourou ou de prophète, mais tout simplement parce que cet homme exceptionnel a marqué l'histoire de la République française, celle de la gauche, par sa pensée et son action.

Dans les temps difficiles que nous traversons, alors que les références trop souvent se perdent, que les valeurs républicaines sont mis à mal, que les valeurs même de la gauche sont en recul et où l'odeur de l'argent empeste la vie publique, économique et sociale, il est utile de se pencher sur l’héritage de Jaurès.

 

Utile, car un siècle après sa mort, les défis du monde auxquels il était confronté :  la paix, l’unité de la gauche, la laïcité, la justice, les droits sociaux, les institutions de la République sont encore et toujours devant nous.

Utile aussi, car ironie de l’Histoire, cet anniversaire intervient alors qu’après des années de pouvoir d’une droite dure et sans complexe, la gauche est en responsabilité.  Et que cette gauche déçoit, renonce, et ne cesse de plier devant les obstacles,  européens, financiers, institutionnels.

 

Quand, le 31 juillet 1914, Jaurès s’effondre sur la table du Café du Croissant, frappé de deux balles du revolver de Raoul Villain, la paix n’a plus que quelques jours à vivre, l’Europe est aux portes d’une guerre mondiale.

Il est assassiné par Villain, ce proche des milieux monarchistes et d’extrême droite qui voulait tuer celui qui s’opposait avec force au déchaînement de la guerre et de ses atrocités, celui qui était l’espoir d’un règlement pacifique du conflit.

Quelques heures avant sa mort, Jaurès écrivait : « C’est à l’intelligence du peuple, c’est à sa pensée que nous devons aujourd’hui faire appel si nous voulons qu’il puisse rester maître de soi, refouler les paniques, dominer les énervements et surveiller la marche des hommes et des choses, pour écarter de la race humaine l’horreur de la guerre. »

Jaurès est aujourd’hui pour nous le symbole de la lutte contre la guerre, contre toutes les guerres.

Alors que nous commémorons cette année les 100 ans du début de la Grande Guerre, celle de 14/18 qui se solda par la mort de 19 millions de personnes sur la planète dont 1 400 000 soldats français, le message pacifiste de Jaurès résonne  toujours plus fort…

Il faut souligner, avec le recul confortable qui est le nôtre,  la lucidité de Jaurès d’avoir vu venir l’engrenage qui allait emmener l’Europe à la grande déflagration et combien il voyait clair dans le grand jeu impérialiste et capitalistique des forces en présence.

Il fut bien seul à percevoir le terrible drame et à tenter, jusqu’à son dernier souffle à l’empêcher. Ce discernement lui coûta la vie.

En 1895, à la Chambre des députés il déclamait: « « Cette société violente et chaotique, même quand elle veut la paix, même quand elle est à l’état d’apparent repos, porte en elle la guerre comme la nuée dormante porte l’orage. ».

 

Aujourd’hui, connaissant la suite de l’histoire, nous savons qu’il avait raison :

- lui qui refusait l’aveuglement des identités affolées et apeurées.

- lui qui considérait que « la vraie lutte n’est pas entre les États, mais, dans toute l’Europe, entre la démocratie politique et sociale d’un côté et l’oligarchie rétrograde, capitaliste et militariste de l’autre ! ».

Sa lutte contre la guerre fut constante. Dans les colonnes de l’Humanité, il combat l’intervention française au Maroc, dénonce la guerre russo-japonaise et celle des Balkans et la confrontation avec l’Allemagne. Il n’est pas autant un pacifiste béat et fait un lien entre l’utilisation des armes et la guerre économique.

« Il n’y a qu’un moyen d’abolir la guerre entre les peuples, c’est abolir la guerre économique, le désordre de la société présente, c’est de substituer à la lutte universelle pour la vie qui aboutit à la lutte universelle sur les champs de bataille un régime de concorde sociale et d’unité » défend-il devant les députés.

 

Le testament d’humanité et de paix qu’il nous lègue reste en quelque sorte des balises, des points de repère dans l’histoire d’un combat qui n’a jamais cessé tout au long du XXe siècle et qui, malheureusement, reste d’une brûlante actualité.

Que de guerres traversées depuis cette époque et que de conflits encore en cours aujourd’hui…

Nous sommes à une autre époque mais l’appât du gain, gains de territoire, gains financiers, ce que Jaurès appelait « les guerres des proies » ne sont pas moins menaçantes.

Les dépenses militaires mondiales ont doublé depuis l’année 1990 pour dépasser 1600 milliards de dollars.

La politique extérieure française menée depuis plusieurs années provoque chez tous les progressistes de fortes inquiétudes. Je ne peux m’empêcher d’évoquer les conflits dans lesquels notre Président a entraîné la France sur le continent africain…Mali, Centrafrique… Je pense également à l’actualité brûlante avec le soutien aveugle de notre Gouvernement à l’État israélien qui fait parler les bombes contre le peuple palestinien… Comme si une guerre pouvait apporter la paix.

La voix de la France, jusqu’ici attendue par de nombreux peuples pour peser sur le règlement politique, diplomatique et pacifique des conflits, semble aujourd’hui s’éteindre doucement au fur et à mesure que la guerre économique prend de l’ampleur, laissant insidieusement place aux logiques de guerre.

Pourtant, quelle nécessité est plus impérieuse aujourd’hui, dans le monde tel qu’il est, que de défendre la paix ?

 

Je ne poursuivrais pas sur le thème de la guerre, il y aurait tant à dire… Nous aurons en plus la chance d’écouter, tout à l’heure, Robert Angebaud nous lire un discours de Jean Jaurès sur la Paix prononcé à la Chambre le 7 mars 1895.

 

Jaurès est aussi celui qui s’empara avec détermination de la question sociale pour faire de la République le régime de tous par tous : le socialisme.

Et pourtant, cela n’était pas si évident car Jaurès aurait pu avoir un tout autre destin, lui qui naît dans une famille de la petite-bourgeoise à Castres le 3 septembre 1859.

On découvre au détour d’un paragraphe de l’Armée nouvelle, publiée en 1911,  lorsqu’il évoque son arrivée à Paris, ses premiers contacts avec la misère et l’injustice.  Il écrit :

« Je fus saisi un soir d’hiver, dans la ville immense, d’une sorte d’épouvante sociale. Il me semblait que les milliers et les milliers d’hommes qui passaient sans se connaître, foule innombrable de fantômes solitaires, étaient déliés de tout lien. Et je me demandai avec une sorte de terreur impersonnelle comment tous ces êtres acceptaient l’inégale répartition des biens et des maux, comment l’énorme structure sociale ne tombait pas en dissolution. »

 

Élève brillant, il intègre l’école normale supérieure en 1878, il est le meilleur de sa génération et est promis à un brillant avenir au sein de l’élite républicaine.

En 1885, il est d’ailleurs élu député à 26 ans, le plus jeune de la Chambre.

Ses premiers engagements le sont à coté de Jules Ferry et des républicains modérés.

Sa première intervention à la Chambre porte d’ailleurs sur la question de l’École.

Il promeut alors le principe d’une école laïque, se pose en défenseur des enseignants, plaidant aussi bien pour l’amélioration de leur condition  matérielle que pour leur droit à se syndiquer.

Il défend aussi la création d’aides à l’instruction aux plus démunis, «  afin que la misère du père ne se prolonge pas en ignorance pour les enfants » dit-il.  Il dénonçait alors la reproduction des inégalités à laquelle l’école devait répondre.

 

En 1892, il est scandalisé quand le propriétaire de la mine de Carmaux veut renvoyer un de ses ouvriers qui a été élu maire de Carmaux contre son gendre. Jaurès se lance dans une grande campagne de mobilisation pour obtenir la réintégration, fait le lien avec Paris, intervient dans la presse et gagne.

Il gagne d’ailleurs l’élection législative partielle qui suit immédiatement ce qui fut le premier affrontement de classe pour cet enfant de la République, il est à nouveau élu en 1893.

A partir de cette date, il s’engage de plus en plus dans le camp du socialisme et de la classe ouvrière, il est présent partout pour soutenir la cause de ceux qui travaillent. C’est ainsi qu’en 1896, il soutient les verriers d’Albi et apporte tout son soutien à la création de leur coopérative.

En permanence proche des ouvrières et des ouvriers de son époque, il souleva, souvent avec force, l’antagonisme de classe entre les propriétaires des moyens de production et les salariés.

«  C’est le rapport de l’homme à la propriété qui détermine et commande ses rapports aux choses et aux hommes » lançait-il.

« La contrariété la plus décisive, l’opposition la plus forte et de celui qui ne possédant que ses bras est sous la loi du capital, à celui qui possédant le capital tient à sa merci le travail des autres ; l’un n’est qu’une portion de nature et il est enfoncé dans la servitude des choses ; l’autre, par l’intermédiaire de l’humanité asservie et mécanisée domine les choses (…) la propriété, principe d’attraction et de répulsion, centre de la bataille des classes »(…).

Jaurès est révolté par la dure condition ouvrière de son temps. Livré à lui-même, le capitalisme est pour lui « un désordre » auquel il oppose la nécessité d’un « ordre nouveau ».

 

Quand, face à l’injustice, la colère ouvrière éclate, il n’hésite pas et se range aux côtés de ceux qui se battent pour leur dignité. Jeune républicain convaincu que les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit, il en vient à vouloir, pour que ces mots ne restent pas vains, que la démocratie s’étende aux relations économiques et sociales.

Jaurès considérait que, dans l’ordre politique, la nation souveraine avait renversé les oligarchies du passé mais que, dans l’ordre économique, elle leur restait soumise.

 

Ce que la Révolution française avait fait pour les citoyens, il restait à l’accomplir pour le salarié privé de droits.

Jaurès développe alors l’idée d’une « République sociale ».  En 1906, alors qu’il est candidat  élections législatives dans la deuxième  circonscription d’Albi, il adresse aux électeurs dans sa « profession de foi », une magnifique synthèse de son combat quotidien pour la construction de la République sociale :

« Par la loi de l’assistance sociale aux vieillards indigents, aux infirmes et aux incurables, nous avons proclamé le droit à la vie. Ainsi la République doit instituer cette assurance sociale qui doit s’appliquer à tous les risques, à la maladie, comme à la vieillesse, au chômage et au décès comme à l’accident.

 

Par là, elle ne diminuera pas seulement les misères et les angoisses qui dévorent tant d’existences humaines. Mais, en donnant à tous les prolétaires plus de sécurité et de liberté d’esprit, elle leur permettra de mieux préparer l’ordre social nouveau. En les associant à la gestion des grandes institutions d’assurance, elle les habituera à l’administration des grands intérêts qu’ils auront à gérer dans la société transformée.

 

Ces vastes lois ne seront possibles que par une réforme hardie de l’impôt qui demandera aux classes riches, jusqu’ici privilégiées, une plus large contribution  qui procurera le surcroît de ressources nécessaires aux oeuvres de solidarité sociale ».

L’avènement de la République sociale, tant souhaitée par Jaurès,  n’a pas eu lieu même si depuis le conseil national de la Résistance est passé par là et a permis au lendemain de la Seconde guerre mondiale des avancées considérables…

 100 ans après le constat reste le même : les inégalités provoquées par un capitalisme financier avide et rapace ont retrouvé la même intensité qu’à cette époque…

100 ans après : les classes populaires sont toujours dépossédées de toute emprise sur leur avenir, subissant les conséquences de décisions économiques et de choix financiers qui ne leur appartiennent pas.

100 ans après : ceux qui se réclament du socialisme égrène les mêmes refrains que le pouvoir droitier qui les a précédé : crise, déficit, contrainte… pour justifier une politique anti-sociale…

100 ans après : les droits des salariés dans les entreprises n’ont que peu évolué et tendent à régresser

100 ans après : nous assistons toujours à l’offensive des marchés, de leurs exigences de profit financier et de leur indifférence à la richesse solidaire, avec la charge du MEDEF contre l’emploi et, plus largement, contre le travail, sa valeur et sa dignité.

 

100 ans après : la lutte des classes que certains à gauche tente de ringardiser reste d’une actualité vibrante…

 

Jaurès parlait ainsi de la lutte des classes : «  Ce qui éclate à tous les yeux, c’est qu’il y a, dans notre société, un antagonisme profond d’intérêts… C’est la force brute du capital, maniée par une oligarchie, qui domine tous les rapports sociaux ; entre le capital qui prétend au plus haut dividende et le travail qui s’efforce vers un plus haut salaire, il y a une guerre essentielle et permanente ».

Jaurès est aussi l’homme de la lutte contre toutes les injustices.

 

En 1898, il s’engage dans la défense de Dreyfus accusé et condamné parce que juif. Jaurès ne fut pas le premier de ses soutiens et a cru comme beaucoup à sa culpabilité, mais devant les faits il s’engage à fond et intervient à l’Assemblée. C’est lui qui relancera plus tard la mobilisation pour obtenir l’annulation du jugement car il ne voulait pas se contenter d’une grâce octroyée d’en haut.

Cet engagement ne fût d’ailleurs pas seulement sur la question de la culpabilité ou l’innocence de Dreyfus, Jaurès dénonça ce qui l’appela la défaillance de « l’esprit républicain » c'est-à-dire la dérive de la Justice, de l’Armée et de ses pouvoirs…

Il déclara à la tribune de la Chambre en janvier 1898 : «  après avoir livré la République aux oligarchies de l’argent, voilà qu’on la livre aujourd’hui aux oligarchies militaires ».

Avec Jules Guesde, l’autre grand dirigeant socialiste de l’époque, Jaurès engage l’unification de tous les courants socialistes pour créer la SFIO en 1905.

Il définit ainsi sa conception du Parti socialiste : « c’est un parti d’opposition continue, profonde, à tout le système capitaliste, c'est-à-dire que tous nos actes, toutes nos pensées, toute notre propagande, tous nos votes doivent être dirigées vers la suppression la plus rapide possible de l’iniquité capitaliste ».

 

Il est aussi un des principaux artisans de la loi de séparation des Églises et de l’État qui quoi qu’on en dise parfois fonde aujourd’hui notre vivre ensemble.

Il sut là trouver la voie d’un compromis mais d’un compromis de progrès, une loi qui permette à tous de se retrouver dans le respect de la liberté de conscience et de la neutralité de l’État en matière religieuse.

Il écrit à propos de la loi de 1905 : «  Les réactionnaires la menacent quand ils présentent la loi de séparation des Églises et de l’État comme une loi de persécution et de spoliation. C’est une loi de liberté et de salut. Elle supprime un privilège et elle frappe la puissance politique d’un clergé rétrograde inféodé aux partis du passé. Mais elle respecte pleinement la liberté des consciences et des croyances.  Nous appliquerons la loi sans faiblesse, mais sans colère, sans hésitation, mais sans aggravation, dans l’esprit de liberté où nous l’avons faite ».

 

Oui Jaurès avait le sens du compromis mais à l’inverse de ce que l’on peut entendre dans la voix de nos gouvernants, ce n’était pas pour accepter ou faire accepter des régressions sociales mais bien pour changer la société avec toujours cette visée progressiste chevillée au corps.

 

En 1910, il oeuvre ainsi pour les retraites ouvrières premiers pas vers une sécurité sociale.  Il écrit : La vérité est qu’il faut qu’à l’heure où la force des travailleurs commence à fléchir, ils puissent se dire ceci : que s’ils sont, en effet, obligés de s’arrêter tout à fait, ils auront une retraite suffisante, ou que, s’ils ont seulement besoin de se ménager, de prendre quelques jours ou quelques semaines de relâche, afin de pas arriver à l’épuisement, ils le pourront grâce à leur retraite, sans s’infliger de trop dures privations. C’est dans cette pensée que nous demandons que l’âge de la retraite soit abaissé à 60 ans, sauf à être abaissé davantage dans certaines industries, comme la verrerie, qui sont particulièrement épuisantes ».

S’il n’a jamais participé au pouvoir il a toujours pensé que les révolutionnaires devaient prendre toute leur responsabilité mais à condition d’aller vers du mieux et non pour accepter les pires reculs au nom du réalisme et de l’impuissance politique.

 

Ces réformes, il les rattache donc à un horizon, pour lui ce sont des réformes révolutionnaires qui préparent et introduisent même au sein du capitalisme des formes de socialisme.  Les réformes constituent selon lui « des germes de communisme semés en terre capitaliste », « des formes nouvelles […], à la fois nationales et syndicales, communistes et prolétariennes, qui feront peu à peu éclater les cadres du capitalisme ».

 

Cette attitude pragmatique est souvent retournée par ceux qui cèdent à l’air du temps, à ses tentations et à ses compromissions, comme s’il s’agissait d’une invitation à s’adapter pour mieux renoncer.

 

Jaurès n’était pas dupe, oui, il plaidait pour des améliorations concrètes, pour des compromis mais il le faisait avec conscience.

Il était lucide vis-à-vis du capitalisme: «L’expérience, écrit-il dans la Dépêche le 18 décembre 1895, démontrera à tous que les réformes les plus hardies peuvent être des palliatifs, mais tant qu’elles ne touchent pas au fond même de la propriété capitaliste, elles laissent subsister la racine amère des innombrables souffrances et des innombrables injustices qui pullulent dans notre société.» En ce sens il était révolutionnaire.

 

Permettez-moi à ce sujet de faire un petit aparté sur l’usage qu’il peut être fait par certains du réalisme, du pragmatisme de Jaurès et de son appel à la réforme.

Il y a quelques semaines, inaugurant l’exposition consacrée à Jean Jaurès, au Panthéon, le premier ministre, Manuel Valls n’a pas hésité à s’emparer du grand homme pour lancer :  Jaurès aurait «voté en faveur du pacte de responsabilité» parce qu’il était favorable à la réforme.

Confondre à ce point l’idée de «réforme» avec la génuflexion devant le monde de la finance ne s’apparente plus à une erreur stratégique mais bien à une faute politique majeure.

 

Permettez-moi donc à mon tour de faire parler Jaurès avec aussi peu de retenue que ne l'a fait le Premier ministre.

Puisque le premier ministre à la conviction que Jaurès aurait voté le pacte de responsabilité.

J’ai, moi, la conviction que depuis mai 2012, Jaurès se serait battu contre la réforme des retraites votée par la majorité actuelle ;

J’ai la conviction qu’il se serait battu contre l’ANI, cet accord qui précarise le travail...

J’ai la conviction qu’il n’aurait pas voté les budgets d’austérité ;

J’ai aussi la conviction qu’il se serait rangé aux côtés des cheminots défendant le service public ferroviaire…

La conviction qu’il serait, lui l’homme de culture, derrière les intermittents du spectacle…

La conviction qu’il n’approuverait pas une réforme territoriale qui restreint les espaces démocratiques…

La conviction qu’il se battrait contre les attaques sur le code du Travail et le refus de donner plus de pouvoir aux salariés. Il déclarait d’ailleurs à ce sujet : « tout individu a un droit de copropriété sur les moyens de travail, il doit être assuré de retenir pour lui-même tout le produit de son effort, mais aussi assuré d’exercer sa part de direction et d’action sur le travail commun ». Oui, il plaidait pour des droits nouveaux pour les salariés.

 

Plus près de nous, j’ai la conviction qu’il serait près des salariés de Métaltemple qui se battent pour conserver et développer leur outil de travail, près de ceux de Gascogne Wood,  de Tarkett…

Mais aussi près des enseignants qui se battent contre une carte scolaire qui en prévoit aucun poste pour le Lot-et-Garonne à la rentrée 2014…

Enfin sur un sujet particulièrement d’actualité, j’ai la conviction que l’homme de paix qu’il était, si attaché au développement d’un droit international progressiste, serait au côté du peuple Palestinien…

Ce peuple qui est privé du plus élémentaire de ses droits de disposer de ses terres et de son État, au mépris du droit international. Des terres où pleuvent les bombes sur des populations prisonnières et emmurées.

Je vous livre ces convictions, avec la certitude que faire parler Jaurès sur tout, lui attribuer des positions sur tous les sujets actuels n’est pas juste.

 

On le voit particulièrement aujourd’hui : beaucoup d’hommages sont remplies de certitudes sur ce que Jaurès aurait dit ou aurait fait, sans un réel souci de rester fidèle à sa pensée.

 

Au delà des récupérations du pouvoir actuel, il y a celle du passé avec les références si déplacées de Nicolas Sarkozy à Jaurès. L’ancien président le citait pour honorer la valeur travail. Le travail, disait Jaurès devrait « être le combat contre les fatalités de la nature et les misères de la vie » alors qu’il n’est, le « le combat des hommes entre eux, l’âpreté au gain, l’oppression des faibles. Voilà pourquoi il ajoutait aussi « il faut subordonner les lois brutales de la concurrence aux lois supérieures de la vie ». On est loin du libéralisme et de la déréglementation du travail vanté par l’ancien Président.

 

Plus scandaleuses encore les récupérations opérées par la fille Le Pen et son clan, qui osent déclarer « Jaurès était un patriote, il aurait voté Front national ».

 

Écoutons ce que disait Jaurès en août 1905,  réagissant à quelques voix qui déjà appelaient à la « préférence française »…

 

 « Le patriotisme consiste à préférer passionnément la France : cela n’est pas vrai. Le patriotisme consiste, pour un Français, à bien connaître la France, ses qualités et ses défauts, ses vertus et ses vices, ses lumières et ses ténèbres, afin de pouvoir corriger ses défauts, atténuer ses vices, dissiper ses ténèbres, et faire servir l’accroissement de ses qualités, de ses vertus, de ses lumières au progrès général de l’humanité.

 

Dire au Français que son devoir est de préférer passionnément la France, à l’Allemand que son devoir est de préférer passionnément l’Allemagne, à l’Anglais l’Angleterre, à l’Italien l’Italie, au Chinois la Chine, c’est créer chez tous les peuples un parti pris d’aveuglement, d’infatuation, d’injustice et de violence. Quiconque se préfère délibérément aux autres ne reconnaît aux autres qu’un droit inférieur ; et c’est le principe de tous les attentats, de toutes les iniquités. C’est la formule et la doctrine de la barbarie nationaliste…

 

Misérables patriotes qui, pour aimer et servir la France, ont besoin de la «préférer», c’est-à-dire de ravaler les autres peuples, les autres grandes forces morales de l’humanité. La vraie formule du patriotisme, c’est le droit égal de toutes les patries à la liberté et à la justice, c’est le devoir pour tout citoyen d’accroître en sa patrie les forces de liberté et de justice ».

 

Cette citation vous permet de mesurer la pertinence du jugement intellectuel des membres de l’extrême droite tentant de récupérer aujourd’hui Jaurès au prétexte qu’il était patriote.

 

Jaurès n’est pas qu’un parlementaire, il est aussi un journaliste engagé, de la Dépêche du Midi, de la petite République à l’Humanité qu’il fonde en 1904.

Et quel journaliste. Sa pratique du journalisme est un incessant rappel au réel, à ses complexités, à ses vérités factuelles, à ses humanités, à ses difficultés et à ses potentialités… Se refusant aux généralités où la seule opinion dicterait sa vérité sans égard pour les faits, Jaurès ne cesse de se confronter à la réalité, de l’affronter et de la décrypter….

 

Chez lui, les faits ne sont pas l’illustration d’arguments préétablis, mais tout au contraire la matière même de la réflexion.

 

Alors que la presse écrite d'aujourd'hui est concentrée dans les mains de grands groupes financiers… alors que les médias cultivent une pensée dominante… que défilent sous nos yeux les mêmes experts autoproclamés, les éditorialistes qui passent des journaux écrits, à la radio, des chaînes privées au chaînes publiques…

Vous les connaissez ces cumulards, les Barbier, Langlais, Joffrin, Cohen, Thréard… Le journalisme que Jaurès pratiqua à La dépêche et à l'Humanité est une vraie bouffée d’oxygène.

Député du Tarn de 1895 à 1898, puis de 1902 à 1914, il utilise la presse pour rendre compte et rendre des comptes. Sans contrainte de longueur, dans des quotidiens qui n’ont pas encore été saisis par les formatages professionnels ou par les exigences publicitaires, il prend soin d’expliquer ses choix, ses votes, ses interventions, voire même de répondre à des interpellations, critiques ou questions.

 

Ce Jaurès journaliste nous fait rêver d’une autre politique, sortie de ses bulles professionnelles, d’expertise d’en haut et d’entre soi de sachants, d’une politique qui accepterait de se confronter aux réalités matérielles, dans une conversation ininterrompue avec les citoyens.

Pour conclure, oui pour les communistes, Jaurès reste une référence majeure :

 

Mais se réclamer de Jaurès aujourd'hui n'est pas reprendre de très belles citations de ses textes sur la paix ou la guerre, la patrie, l'Europe ou l'humanité, mais c'est poursuivre son effort pour penser dans les termes d'aujourd'hui les conditions de la paix, de la coopération entre les peuples contre les maux présents de l'humanité. Et d'abord garder l'esprit en éveil et se méfier des formules routinières.

 

Notre  filiation avec Jaurès,

 

 - c’est celle des combats qu’il mena contre la peine de mort, pour l’augmentation des salaires, pour la création des pensions et des retraites,

 

- c’est celle qui refuse de céder aux pressions extérieures selon lesquelles on ne pourrait plus rien entreprendre…

 

 - c’est ce progressisme à la française, ce combat acharné en faveur de nouveaux progrès de société, au plan social et au plan économique,

 

- c’est aussi le combat pour l’émancipation des individus, leur libération individuelle et collective...

 

Mais c'est aussi une leçon, pour tous ceux qui comme les communistes aspirent à changer la société. Jaurès refusait toute idée de Grand soir, de révolution spontanée et de délégations de pouvoirs. Il écrit d'ailleurs: 

« Tant que le prolétariat a pu attendre des tuteurs, tuteurs célestes ou tuteurs bourgeois, tant qu’il a pu attendre son affranchissement d’autres puissances que de la sienne, d’autres forces que la sienne, il n’y a pas eu lutte de classes. La lutte de classes a commencé le jour où,  le prolétariat a appris que c’était seulement dans sa force à lui, dans son organisation, qu’il portait l’espérance du salut ».

 

Oui,  Jaurès nous invite d’abord à lutter pour l’unité du peuple, du monde du travail qu’il soit ouvrier ou paysan, de la jeunesse, des retraités, et non d’abord pour l’unité des forces politiques, car si on commence par là, nous dit-il c’est l’échec. Pas d’hommes providentiels, pas de petits arrangements de sommets… « Le changement de la société : c’est l'affaire du peuple et des individus libres qui le composent » martèle-t-il.

 

Face aux déchirures, aux divisions, aux nationalismes, Jaurès nous invite à mettre à l’ordre du jour la solidarité entre les peuples.

Face à l’accaparement des richesses et des moyens de production, à la marchandisation généralisée de tout ce qui existe, il nous invite à construire un système d’appropriation social, national, européen, voire mondial, qui permette à tous d’accéder aux biens communs de l’humanité : l’alimentation, l’énergie, l’eau.

Face aux renoncements, aux atermoiements, face aux discours de régression sociale tenus à droite comme à gauche, il nous invite à défendre une République sociale, laïque et démocratique où l’égalité réelle et le partage sont des moteurs.

Retenons toujours ce qu’il écrivait dans l’éditorial du premier numéro de l’Humanité : « réaliser l’humanité qui n’existe pas encore, par des moyens d’humanité, en tenant compte de ce que sont les êtres humains et d’un processus en permanence démocratique qui associe le peuple à chaque étape et à chaque choix ».

Retenons enfin sa leçon d'optimisme : « l’irréalisme n’est pas du côté du rêve républicain, du coté du socialisme, mais du côté d’une folie financière destructrice du travail des hommes et des richesses de la nature. ».

 

Pour terminer, je citerais l’écrivain Anatole France qui rendit hommage à son ami Jaurès dans l’Humanité du 26 mars 1919.

« Ne lui rendons pas de vains honneurs qu’il eût repoussés de toutes les forces de sa grande âme ; mais efforçons-nous d’être, à son exemple, humains et généreux. Pour moi qui ai la douleur de lui survivre, parvenu au terme de ma vie, je veux qu’à son exemple, mes dernières paroles soient des paroles de justice et d’amour. »

Merci de votre attention.

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